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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 07:55

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   Le vent d'ouest a molli sous la chaleur ce tantôt-ci. Il court moins vite que les enfants sur la langue d'eau mousseuse. On fait comme eux. On tape exprès des pieds avec des claquements élastiques le sable aqueux mais ferme jusqu'à faire gicler aux genoux une corolle d'eau diaphane. On a bien fait dix mètres dans la mer qu'on ne baigne guère plus que les chevilles. On s'arrête alors pour cueillir du regard la végétation d'eau qui dissémine ses touffes. La mer qui monte à Saint-Brévin n'est certes pas celle qui casse ses rouleaux vers Pornic sur les éboulis des falaises. Mais à Tharon même je n'ai pas vu glisser autour de moi -des derniers gonflements de houle jusqu'au sable lisse- ces frisottis éparpillés presque aussi ronds et guère plus larges que les touffes d'immortelles des dunes. Là ce n'est qu'un simple pétillement d'eau gazeuse qu'on suit à l'oreille mais ici ce sont de vrais croisillons de dentelle qui desserrent un peu dans la glissade l'ouvrage sans cesse rebrodé. Ailleurs l'eau, comme visqueuse, soulève de bulles noires une translucide écume dans un bouillonnement de sucre qui cuit au perlé. Et toutes ces gâteries pour enfants sages vont fondre sur les langues étalées des vagues, au pied des marmots. Moi, je vais jouer avec les grands, dans les tranchées mobiles entre les crêtes, plongeant sous la vague, riant après avoir dégluti la saumure molle qui râpe la gorge et soulève le coeur, coulant plusieurs brasses, croyant avoir perdu pied et me retrouvant bien sur mes jambes avec de l'eau à  mi-torse, affaissant alors sur les pentes de ces montagnes russes, les bras levés comme pour une pantomime tragique, mon corps frissonnant d'allégresse. Et puis partant à coulées longues et pensives vers le large, comme autrefois, comme si mon corps n'avait fait qu'ajouter à sa jeunesse une vigueur qui ne s'épuise plus.

    Et je reviens, amorçant dans le golfe un virage qui s'étire, accrochant enfin mon regard à la pointe Saint-Gildas, le laissant savourer au Redois, sur les falaises, le sucre glace qui givre ces cassures de prâlines brunes, le ramenant au rythme de poussées plus vives vers les hérissements de jade autour de moi. Ils dansent, tombent, remontent avec de mutins caprices, une alacrité joueuse -facettés et mobiles de partout, tendant peut-être à des regards lointains, dans l'uniformité verdâtre de leur teinte, ces reflets versicolores dont on cherche le secret.

 

   La lumière étourdit de délice au sortir de la baignade. Elle glisse sur l'immense bord d'assiette à dessert où les couleurs du chocolat, de la crème glacée au caramel, à la noisette, à la vanille échelonnent et fondent leurs tranches jusqu'à un reste de glace à la fraise couronnée d'angélique dans les hauteurs des Rochelets. Je préfère digérer près du casino de l'Océan mes dégustations d'enfant gâté, la tête lourde à même le sable qui chauffe. Des volutes de brise s'écrasent sur mes côtes, roulent sur mon dos qui brûle. Ma paupière traversée d'écarlate flamboie sur des rêves de brute dans l'engourdissement qui a gagné mon corps repu... Je m'éveille à demi dans une volupté quiète qui s'étire tout le long de mon torse de reptile. Des paroles, assez loin de moi, tournoient dans les jeux de brise, rejoignent la rumeur ondulante, déchirée et obscure que font les voix humaines aux oreilles animales des dormeurs de plage. C'est l'heure ancienne qui approche, l'heure reconnue où tombent les ardeurs du jour avant les frissonnements du soir. Mon corps a retrouvé de lui-même, coudes pliés en avant, la juste obliquité sur la pente qu'il épouse. Mon regard rase le sable jusqu'au chiendent des dunes. Le soleil ne brûle plus dans la bonté de l'air. A mille lieues des devoirs de vacances astreignants et futiles, j'aurais donné la moitié de ma vie, jadis, à Saint-Brévin, pour l'abandon ineffable de cette heure qui commence.

 

   ANCENIS, août 1991

 

 

 

 

 

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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 15:59

 

                                          7- Fleurs des dunes

 

 

   Cet après-midi le soleil tape continûment. Avenue du Vieux Logis, les bouquets de feuilles de chêne montent dans un dégoulinement d'ombre, plus frisés que les laitues de mer. Les frondaisons des pins craquellent sur l'azur torride, plus noires que les goémons secs. L'odeur de résine, alourdie, rejoint l'âcreté sourde du sable qu'on foule. Là où l'allée des Cigales prolonge le boulevard de l'Océan, un coulis de brise tiède vous enivre. Alors l'envie vous prend de courir dans les dunes du rivage, de sauter par-dessus les touffes d'immortelles et leur odeur de café brûlant, de frôler d'une main rapide les épis touffus des oyats, de ramper entre les lianes vert frais du liseron, de chercher près de leurs calices bleus ou des giroflées mauves la fleur qui souffle des fraîcheurs de jardin clos à deux pas de l'océan, les trois plumes ébouriffées de l'oeillet maritime, dont le rose pâle bleuit à l'ombre. Vous n'en avez pas trouvé peut-être et, frustré de leur parfum, vous jetez sur la mer un regard comme avide. Près de la plaque réverbérante où les couleurs s'étouffent sous un granité blanc, vous cherchez le secret de ce mouvant délice qui travaille vos viscères, y étale et y fond des paillettes de menthe bleue sur d'épaisses crèmes à la prâline, à la pistache, au citron dans l'incessant et bleuâtre feuilletage de la lumière.

 

 

 

 

 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 04:39

                   

   Mirage de la perspective. On descend du remblai citadin de Tharon à l'heure où les plages se vident, on découvre pour la première fois se tendre au bras droit de l'anse, dans la lumière fraîchie, la manche gris amande et laineuse posée sur le sable désert, on croit alors caresser du regard une côte désolée. Le voyageur qui projette déjà une escapade sylvestre songerait-il que la forêt qui se pommelle abrite plus d'hommes et de villas que la station où il est descendu pour la nuit ? Mais son désenchantement, le lendemain, se tempérerait vite à fouler aux abords des Rochelets le terreau d'akènes et d'aiguilles sèches le long d'allées qui dodelinent, surplombent un chalet de planches qui somnole dans un sous-bois, biaisent au pied d'un coteau sableux où s'étagent dans la cendre des mimosas et la brume carminée des tamaris, les auvents, les galeries à arcades, les toits blonds d'une villa d'albâtre. Modestes ou opulentes, les demeures semblent espacer des rêves distincts, longtemps caressés, dont la fantaisie est naïve et voyageuse : fermes normandes à faux colombages peints, bicoques à auvents étroits, aux fines boiseries de pagode, chalets suisses, bourrines vendéennes, mas provençaux... A l'évasement désuet de leurs arcades, on repère les villas des années soixante qui poussaient comme des mousserons au bord des futaies plates entre les pluies de deux automnes. Des feuilles de lilas éclairent un lopin redevenu sauvage où les ronces s'accrochent aux genêts et aux chênes verts. Les yeuses encore, à peine distinctes des houx qui frôlent le grillage meublent avec quelques lauriers-tins le jardin sylvestre d'une maison aux tuiles reconnues dont le chaperon rougit à l'ombre. Un peu loin au-dessus de la haie, sous l'arcade d'une terrasse en niche, un vieux monsieur sert un pot d'orangeade à une tablée souriante tandis qu'un énorme hortensia rose perle se boursoufle au bas du perron derrière la trame des feuilles vernies.

 

   Le ciel s'est voilé. Des âcretés d'humus, des amertumes de lierre assourdissent l'odeur aiguë des pins. Les mimosas se mêlent aux genêts dans des fourrés que colore à peine de temps en temps le crépon bleu des hibiscus. Les villas silencieuses se cachent entre les taillis dont l'ombre s'empâte. On songe aux fins de saison, aux hivers venteux dans la lumière ternie, quand la mer gerce le regard d'un sourd miroitement de givre gris vert, quand les plumeaux décolorés des tamaris battent sous la bise tout le long du remblai vide, quand, à la lisière des lopins boisés, l'ombre vitreuse semble cloquer de froid dans les interstices des roseaux, des genêts, des branches nues. On est descendu cette année-là quand toutes les villas hibernaient encore, closes et comme rétractées dans l'ombre fade de leur niche. Un rayon se risque, emmielle un muret blanc, disperse sur l'ombre brunie des éclats de jade, empoussière à la hâte d'un curieux jaune certains feuillages, puis abandonne. On croit sentir dans l'essoufflement de la bise des langueurs printanières mais la lumière ne suit pas, fait persister tout le jour ses blêmissements d'aube, jusqu'à ce que s'allume en un matin, comme un éclairage diurne et qui embaumerait, l'inflorescence floconneuse, la neige citronnée des mimosas.

 

 

 

 

 

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 05:07

 

                               

L'église de Saint-Brévin daterait du douzième siècle, ai-je appris il y a peu. A vrai dire, si le clocher de Saint-Michel-Chef-Chef surplombe nettement dans ma mémoire le bégaiement bizarre d'un nom, j'aurais cherché vainement la trace d'une église dans mes souvenirs lacunaires de Saint-Brévin-les-Pins. Je l'ai donc découverte cet été avec un brin d'amusement, moins haute de nef que la mairie d'une laideur nazairienne dont elle est la voisine, à peine plus haute de clocher que l'immeuble sordidement moderne qui lui fait face.  Elle a l'air -dans sa bonhomie romane restaurée proprettement- d'être une vénérable demoiselle venue exprès pour donner un peu de chic à la station et qui aurait pris soin de se confectionner une robe neuve, inspirée de modèles anciens. Ses chiens assis aux allures très profanes sont ardoisés de frais. Ses minces vitraux, cernés d'ombre mate dans leur embrasure miel, lancent au passage de vif reflets de soleil, sourient comme des yeux complices au torse nu des vacanciers. L'antique religieuse semble revivre une jeunesse à demi païenne dans l'insouciance des beaux jours.

 

   L'avenue du Maréchal Foch, légèrement ondulante, nous entraîne vers le sud entre des maisons aux toits de semblables tuiles. Plates, écussonnées, elles sont d'un orangé fade qui déplaît d'abord au regard. Elles ne supportent pas le grand soleil comme les tiges de botte campagnardes et rougeaudes. Mais, que la lumière s'opalise un rien et leur ocre trop sec s'embrume d'une vapeur rose, qu'on n'avait pas perçue d'abord et qui émeut. L'oeil s'amuse aux pignons qui pointent malicieusement au milieu d'une largeur de pente, mitrent un avant-corps latéral, somment en façade l'étroite demeure qui se faufile dans un jardinet. Tantôt la toiture y fait saillies en plat-bord de barque où, sous les voliges gris de mer, les pannes avancent des moulures d'étraves. Tantôt elle se rabat en capuche, faisant au pignon une manière de chaperon rose.

 

   Au rond-point de Santanora, on sent déjà le forêt mais on y entre plus loin en contournant le Fief, vers la Bridelais où les pins sont dispersés parmi des essences plus fraîches. De la Fouilleuse à Neuvilette, on ne trouve point non plus ces étouffantes pinèdes qui grésillent sous le soleil d'août comme aux Rochelets, là où les lotissements se dispersent entre les landes de dunes. des souvenirs d'aigres piqûres en foulant pieds nus les aiguilles mal sèches, d'insupportables frottements sur le torse de ces blaireaux traîtres aux piquants de hérisson ont fini par irriter ce qui dans le regard communique aux entrailles. Et, quand la lumière croûte de sang séché le magmas épineux dont l'olivâtre se fume ou se décolore, qu'elle chauffe à blanc ici ou là les poils dispersés d'une brosse de métal, alors on n'ouvre pas les poumons sans malaise à l'air résineux et compact, on craint de faire frôler à la plèvre les aiguilles qui brûlent. Autour des akènes desséchées, le sable du talus craquelle, sali de poussière âcre. Entre les yeuses qui montent sous la futaie, l'ombre à des noirceurs de brandon fumant. Et la trouée de soleil, là-bas, sablonneuse entre les ronces, dont la profondeur semble être creusée à même notre nausée naissante, se beurre d'une lumière rancie.

 

   Je n'ai pas l'âme landaise et ne rêve pas de canicule. Mes arbres d'été sont les acacias qui ont à l'Océan leur avenue dont ils comblent la perspective. Le nom même, à le prononcer, fait une agacerie délicieuse à la bouche et je retrouve mes menottes d'enfant à enserrer les tiges, les riper jusqu'à sentir dans la paume toute la fraîcheur tendre des feuilles arrachées. Les acacias se mêlent aux chênes, avenue de La Forêt, et versent jusqu'aux bouquets de lauriers-tins leurs frondaisons lascives. En haut de la voie sylvestre, les villas respirent le bord de mer et intercalent entre des haies de troènes ou de chênes verts des petits jardins à murs bas, fleuris d'hibiscus, de parterres de dahlias ou de glaïeuls en arrière plan, de quelques roses, mais la perspective de l'avenue verdoie toute là où la chaussée s'effondre. Les frondaisons des pins somment en masse touffue le relief végétal qui grimpe d'un ravin mystérieux. Ce n'est pas comme l'allée des Cigales remontée vers deux heures quand il fait trop chaud, en sortant de l'allée du Rocher Vert : l'oeil s'y heurte d'entrée à un panneau biaisant où les aiguilles des pins trop proches brossent en lignes crochues et diagonales des roussoiements d'incendie aux stries verdâtres, avec cette grossière nervosité de touche que je n'aime pas. Là, dans la fluide lumière de onze heures, je ralentis l'allure, je retiens mon souffle, j'installe en ma poitrine les volutes bleuâtres, les mamelons blafards, les coulées de mousse émeraude, les glacis d'un frais tilleul, je tâche de faire surgir en moi, du même tréfonds délicieux d'où ils s'élèvent à mon regard, ces rinceaux de feuillage pétrifiés comme à l'encaissement d'une gorge, sous les frondaisons émoussées des grands pins.

 

 

 

 

 

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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 06:30

 

                             4-  On s'égare parfois à Saint-Brévin.

 

   On s'égare parfois à Saint-Brévin. Quand j'y suis revenu ces jours-ci pour marcher dans les avenues comme il y a vingt cinq ans, je n'avais d'abord pas emporté de plan de ville. Ma mémoire se rassurait d'une géographie simplifiée. Le tracé droit de la Route bleue, l'étirement longiligne du front de mer, le parallélisme si souvent vérifié du boulevard de l'Océan et de l'avenue Roosevelt entre de petites rues orthogonales étalaient dans mon esprit un quadrillage de ville quasiment nazairien. J'avais oublié les étoiles, les coudes, les embranchements obliques, les bifurcations soudaines, les impasses dont on ressort perplexe. J'aurais même pu suivre l'allée des Cigales au-delà de celle des Bouillons et, la fatigue aidant, me persuader que j'étais aux Rochelets encore parce que, dans les dunes côtières, une impasse menait à une villa et à un bouquet de pins, et me retrouver au coeur de l'Ermitage, ayant marché depuis l'avenue de Mindin sans savoir où j'avais quitté les Pins, ni l'Océan, ni les Rochelets. Mais tôt dans la forêt ville j'ai voulu voir la mer. Je me souvenais d'une montée de rue (sans doute avenue Bernard) qui écartait entre les pins un pâlissement de ciel bleu. Au moins pourrais-je rejoindre vite le boulevard de l'Océan dont -à ce qu'il me semblait- on peut repérer au bout de multiples couloirs les sapins en bordure de côte. Peut-être même verrais-je immédiatement s'entrouvrir dans la perspective d'une avenue boisée une échappée sur l'immense scène de la mer. Mais j'avais aussi en mémoire ces dunes du rivage ombragées des mêmes frondaisons que les îlots escarpés des pinèdes... Une allée bombée sur le ciel m'essoufflait jusqu'à une impasse. Des ramures vert noir à hauteur de tête m'enfonçaient dans les Rochelets quand je croyais avoir remonté vers les Pins. Les troncs altiers, au coude de l'avenue, surplombaient des villas bien loin d'être côtières. Il était un peu plus d'une heure. Les chaudrées de moules, cuissons de chancrettes, casseroles de bigorneaux versaient jusqu'aux bords sableux des jardins d'éparses odeurs marines, aiguisaient mon appétit de la joueuse coquette qui me faisait signe de toute part et s'éclipsait toujours. Le ciel s'était tendu d'étamine et le soleil ne chauffait pas trop. Il faisait bon. On sentait même des remous de brise mais si peu que je fus intrigué de voir dans une avenue du ciel les plus hautes touffes des pins, étirées et assouplies, se peigner comme des herbes de rivière dans le courant d'une eau rapide. Mais déjà j'entendais la rumeur de la mer. Elle s'amplifia, précisa ses modulations comme j'approchais d'un tertre moussu, rocheux d'où la fusée des pins jaillissait entre les chênes verts et les houx. La vague derrière devait battre le contrefort, pensais-je, à peine surpris, dans ma fatigue et mon contentement de voir l'océan enfin, des lacunes ou des fantaisies de ma mémoire du rivage. Je contourne à demi la dune boisée et je tombe sur la route. Mais un chemin de sable monte en face et le bruit de la mer monte avec, dans des bourrasques inattendues. Ce n'est pourtant pas la mer encore, il faut gravir sous la rafale qui siffle une autre montée de dune. Alors, le front essuyant la tempête, je découvre, mais bien au-delà d'un désert pâle où se couchent des fumerolles, une petite mer mauve de rage s'efforçant de pousser sur un vaste glacis marron une troupe de vaguelettes en désordre qui perdent leur écume en route, une mer dont la plainte courroucée s'étoufferait au loin bien vite si ne la répétait, mais rivée au bord des dunes, la voix du vent.

 

 

 

 

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 10:11

 

                                                    3-Les Rochelets

 

  Suzette avait aux Rochelets son carré de sable qu'elle gagnait la tête penchée, l'avant-bras sur le ventre, enfonçant avec une ténacité de fourmi ses pas courts dans la poudre lourde. Son sac à cordelette n'arrêtait même pas ses tressautements lorsque j'appelais : "on se met là, dis ! " Et déjà je rampais avec des torsions de lézard sur le sommier sans fin, fumeux de soleil, plus tendre et chaud que le velours, d'une pâleur de drap. Mais avec Suzette on ne se mettait point là mais ici, au bord de la dune, à un emplacement que je n'ai jamais d'ailleurs pu repérer et dont sans doute elle-même ne se souvient plus comme elle a oublié l'ombre choisie du cyprès sous lequel elle garait toujours sa deux-chevaux, le capot au soleil cependant pour la retrouver fraîche vers sept heures, quand l'ombre aura tourné.

 

   Pour joindre les Rochelets on prenait par la route de Saint-Brévin certes, mais on ne grimpait pas toute la côte de la Hunaudais au sommet de laquelle deux moulins veillaient comme des tours redoutables, on s'esquivait à gauche par une route traversière  qui coupait le Boivre et ses marais. Après avoir franchi prudemment la Route Bleue, on obliquait sous un tunnel de ramures où l'or pleuvait dans la pénombre. Il y avait un carrefour en étoile comme dans les forêts. Puis les allées s'éclairaient tout à coup, si étroites pourtant encore qu'un grêle rameau de tamaris venait parfois frotter  sur la vitre les confiseries framboisées de ses fleurs.

 

   Ma soeur aînée reprenait ma mère lorsque celle-ci s'inquiétait de savoir s'il n'y avait pas eu trop de vent sur la plage à Saint-Brévin - "Aux Rochelets, tu veux dire ! C'était très supportable. On n'a même pas eu besoin de se mettre dans les dunes." Entre les familles de l'Océan et les colonies de l'Ermitage, les Rochelets devenaient alors le pré carré de ces dactylos, comptables, institutrices des alentours qui avaient coiffé Sainte-Catherine et n'oubliaient jamais dans leur sac de plage en tissu neuf leur rouge à lèvres et leur MarieClaire. Ma soeur hélait Line Merceron, avait pris tout à l'heure pour passagère Marie-Andrée arrivée de Saint-Jean-de-Boiseau à l'heure du café, venait de faire un détour par Mindin pour accueillir au bac la cousine de Pornichet ; et, tandis que je creusais sagement un trou à largeur de paume derrière le dos des papoteuses, j'entendais critiquer ou vanter, avec des protestations aiguës, des acquiescements dubitatifs ou des hilarités complices, tel recoin des falaises du Redois, telle anse de Sainte-Marie où l'eau était claire mais froide et le sable trop gros, la plage du Cormier qui était in-fecte, où c'était bien le genre d'Odette Chiron d'aller -"t'as vu comme elle a maigri ! " - pour conclure souvent que les Rochelets, après tout, c'était pas si mal, au moins quand il y avait pas trop de vent comme aujourd'hui et que c'était pas la pleine saison.

 

   Les Rochelets, de la façon preste dont Suzette enlevait le mot en posant la dernière syllabe sur une note diésée avec un raffinement debussien, avaient fini par fondre leur minéralité étrange -il n'y a pas de rochers aux Rochelets- dans une eau féminine, aussi précieuse et délicate que le parfum dont ma soeur tamponnait ses joues. Elle chancelait dans les plis des dunes  en balançant une gerbe d'oyats, ces joncs aux panaches touffus, cueillait avec des exclamations de délice un mince bouquet d'oeillets maritimes, faisait remarquer avant d'ouvrir la portière de la deux-chevaux les ciselures fines du feuillage de mimosa qui passait un petit mur...

 

   On ne partait pas toujours aussitôt en remontant de la plage, on flânait en repérant les nouvelles villas jusque -les premières années- chez le marchand de sucettes, qui en vendait des faites maison, tortillées, patinées d'argent, un rien élastiques au début, puis réduites à une concrétion de mousse rêche et cassable dont je goûtais jusqu'au bout, autour du gros bâtonnet, la fonte acidulée. Puis vint, avec celui de ma petite soeur, le temps des glaces et même, deux ou trois dimanches par saison, celui des pêches Melba dégustées à la terrasse de la Duchesse Anne, non loin du casino de l'Océan. Et, comme la marche ne paraissait pas si longue à mes jambes pourtant fatiguées, comme les cafés, la boutique du confiseur, les bazars, le manège de Saint-Brévin l'Océan faisaient une façon de centre-ville auquel les alentours se rapportaient, que tout à l'heure en regardant vers le Pointeau Suzette avait dit : "c'est noir de monde à l'Océan" sans qu'on pût apercevoir entre nous et les toits du casino la moindre rupture de grève, Les Rochelets, dont ma soeur voulait faire un nom de ville, finissait parfois jusqu'à ne plus recouvrir qu'un pan de sable incliné ou même, les jours où le vent désolait toute la plage de Saint-Brévin, une aisselle de dune au fond de laquelle je creusais sous le talus, entre les racines de chiendent.

 

 

 

 

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 10:40

 

 

 

   

 

                                          2-Mindin

 

   A l'autre extrémité du littoral brévinois, Mindin c'est la Loire et Saint-Nazaire au bout d'une esplanade désolée où la grand-route ne mène plus. C'était pour nous l'embarcadère, une annexe de la ville aux immeubles gris bleu dont les découpures semblaient pratiquées à même la bande de carton grisâtre qui s'obscurcissait à l'ouest en s'amincissant. Deux bacs, trois même à la grande époque faisaient la navette, grossissant par à-coups aux regards un temps distraits de l'attente. Sur l'eau d'un vert caoutchouteux et aux reflets de toile cirée, la minuscule nacelle détachée de la côte que sa forme me faisait confondre avec une pâtisserie fut très longtemps pour moi sans le moindre rapport avec cette ville flottante où il y avait des parkings, des ponts, des arcs de triomphe, des salles à manger d'hôtel aux boiseries claires, des odeurs de garage et de sardines. Le bateau transbordeur perdit enfin son mystère mais pour rythmer d'autres tourments. Je ressens encore ses grandes secousses quand il heurtait en partant dans la nuit d'hiver les énormes piliers noirs. Les vacances de Noël ou de mardi-gras peut-être étaient achevées. Après les adieux de l'embarcadère, je rentrais seul pour ma pension guérandaise cette terrible année de sixième. J'avais fui quelques gouailleurs condisciples pour m'isoler dans un coin du grand salon, près d'un hublot enténébré  où je collais mes yeux et mes larmes. Des vagues mauvaises, frôlées d'un glauque éclairage, rebondissaient dans l'ombre au rythme  grandissant du roulis comme si elles voulaient précipiter mon arrachement douloureux... Mais, les matins de printemps, n'allongeait-il pas exprès sa route ce vaisseau qui paressait dans l'estuaire bleui lorsque je guettais pour voir enfin sans son glacis de brume, au nord de la ville verte et rose, le portique d'un blanc de nougat près duquel déjà, peut-être, on m'attendait ? Arrivées...Départs... La fureur pontifère n'a pas seulement détruit un panorama d'exception, elle a fait cesser à tout jamais un jeu fécond de séparations et de retrouvailles qui pouvait élargir cet estuaire aux dimensions d'une vie d'homme. Les trois colonnes de madriers noircis languissent près de l'embarcadère désaffecté et la sirène qui secouait les viscères de son mugissement brutal ne résonne plus, lointaine que dans cet écho nasillard, dénaturé pour moi maintenant : Mindin !

 

 

 

 

                       

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 07:06

                                              SAINT-BREVIN

                                                   (promenade)

 

                                                      1- L'Ermitage

 

   Autant Pornic vous a des allures de petite ville, montueuse, resserrée, incrustée toute entière sur le récif de son nom, autant Saint-Brévin semble se perdre dans une plage forestière dont la toponymie sauvage mime l'étirement : l'Ermitage, les Rochelets, Saint-Brévin l'Océan, Saint-Brévin-les-Pins... Promenez-vous sur la plage de l'Océan en décembre, voyez de la Pierre Attelée au Pointeau les rafales cingler la croupe des dunes poilues d'oyats et de chiendents sous des giclées de sable pâle, suivez au-dessus, comme la reptation d'un serpent immense l'ondoiement des frondaisons de pins confondues dans un déroulement de cuir écailleux : vous frémirez des tremblements d'un autre âge, vous vous croirez revenu au temps des dolmens et des menhirs dont les dépliants touristiques font état et que j'avoue, à ma grande confusion, n'avoir encore jamais repérés.

 

   Cet étirement de ville plage, mes souvenirs d'enfance le tendent à la cassure. J'y retrouve l'Ermitage isolé. Pour y aller de Saint-Père on ne montait pas la rue de Saint-Brévin, on descendait au contraire celle de Pornic, on tournait devant le grand calvaire du Prieuré pour s'engager sur la route droite de Saint-Michel, puis on bifurquait soudain sur une vicinale étroite et louvoyante, bordée de fourrés, de taillis, de cours de ferme et qu'on désignait par l'appellation accapareuse et bonhomme de route à nous. La route à nous, qui était de ces itinéraires confondus pour moi avec des liens de famille, menait aux cousins de l'Ermitage aussi sûrement que le bac de Mindin conduisait à la cousine de Pornichet. Après avoir sinué dans les premières pinèdes, la traction s'arrêtait au bord de la Route Bleue que le flot ronflant des voitures semblait rendre à tout jamais infranchissable. Mon père klaxonnait. Toute une tribu d'enfants qui jouait sur un lopin étroit, mal clos et à peine ombragé se mettait à nous faire des signes sur l'autre rive. Léontine sortait de la roulotte. Dix bonnes minutes plus tard, son grand Joseph de mari nous assurait avec un accent provençal qu'il y avait moins de passageu qu'hiereu et que c'était pas la Côteu d'Azur. Ma cousine du Midi avait épousé ce colosse auvergnat qui livrait encore le charbon près de Nice,serviable comme pas un, nous pêchant des pleins seaux de boucauds et de moules à la Roussellerie, n'oubliant jamais de revenir nous voir à la Painteucote  et de faire presque aussi rituellement à ma forte et languissante cousine une marmaille criaillante, barbouillée et morveuse, à l'accent de soleil. Il avait fallu bientôt pour elle construire un cabanon à forme de garage  et adjoindre encore à la roulotte une ou deux toiles de tente. Assis sur un pliant, les jambes en pattes de grenouille, embarrassé de ses longs bras, le grand Joseph -quand ses gosses se calmaient un peu, qu'on entendait moins le bruit des voitures, qu'un régiment de petits colons ne longeait pas la clôture de barbelés en hurlant un chant martial- le grand Joseph n'avait rien dans son long visage sérieux qui pût démentir sa candeur philosophe lorsqu'il prononçait méditativement : "Je me le sens le calmeu ici peuchère, c'est pas comme à Niceu !"

 

   Le havre du bon Joseph jouxtait le domaine de la Pierre Attelée, mais comme le car du Patronage qui nous y conduisait le mercredi y accédait par la route de Saint-Michel, il me mène à une région de mes souvenirs, rupestre et aventureuse, qui est aussi liée aux rochers de la Roussellerie qu'elle est loin des cousins de l'Ermitage. Un feu dans une grotte de la falaise, des explorations de blockhaus, des crêtes de dunes plantées de genêts et de chênes verts d'où l'on glissait en toboggan dans des écroulements de sable, de mystérieux jeux de traître qui vous faisaient des après-midis de Bayard ou de Machiavel avec embuscades, batailles de vies, cavalcades sous les pins et glorieuses estafilades de ronces, immenses bateaux de sable construits pour défier la vague maligne par les jours gris où l'on ne se baignait pas, relent des tasses amères, sueur délicieuse, encollement parfumé de sel, de résine et de sable sur le sang coagulé des griffures... Mes souvenirs tournoient très loin, jusqu'aux temps des vicaires à soutane où l'on partait pour l'Ermitage à l'arrière du camion bâché de chez Rouaud, où l'on chantait en s'époumonant sous le crachin qui gâtait ces juillets-là mais emperle ma nostalgie : "Va, va, ma petite Jeannette ! Va, va, le beau temps reviendra ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! "

 

 

 

 

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