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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 07:55

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   Le vent d'ouest a molli sous la chaleur ce tantôt-ci. Il court moins vite que les enfants sur la langue d'eau mousseuse. On fait comme eux. On tape exprès des pieds avec des claquements élastiques le sable aqueux mais ferme jusqu'à faire gicler aux genoux une corolle d'eau diaphane. On a bien fait dix mètres dans la mer qu'on ne baigne guère plus que les chevilles. On s'arrête alors pour cueillir du regard la végétation d'eau qui dissémine ses touffes. La mer qui monte à Saint-Brévin n'est certes pas celle qui casse ses rouleaux vers Pornic sur les éboulis des falaises. Mais à Tharon même je n'ai pas vu glisser autour de moi -des derniers gonflements de houle jusqu'au sable lisse- ces frisottis éparpillés presque aussi ronds et guère plus larges que les touffes d'immortelles des dunes. Là ce n'est qu'un simple pétillement d'eau gazeuse qu'on suit à l'oreille mais ici ce sont de vrais croisillons de dentelle qui desserrent un peu dans la glissade l'ouvrage sans cesse rebrodé. Ailleurs l'eau, comme visqueuse, soulève de bulles noires une translucide écume dans un bouillonnement de sucre qui cuit au perlé. Et toutes ces gâteries pour enfants sages vont fondre sur les langues étalées des vagues, au pied des marmots. Moi, je vais jouer avec les grands, dans les tranchées mobiles entre les crêtes, plongeant sous la vague, riant après avoir dégluti la saumure molle qui râpe la gorge et soulève le coeur, coulant plusieurs brasses, croyant avoir perdu pied et me retrouvant bien sur mes jambes avec de l'eau à  mi-torse, affaissant alors sur les pentes de ces montagnes russes, les bras levés comme pour une pantomime tragique, mon corps frissonnant d'allégresse. Et puis partant à coulées longues et pensives vers le large, comme autrefois, comme si mon corps n'avait fait qu'ajouter à sa jeunesse une vigueur qui ne s'épuise plus.

    Et je reviens, amorçant dans le golfe un virage qui s'étire, accrochant enfin mon regard à la pointe Saint-Gildas, le laissant savourer au Redois, sur les falaises, le sucre glace qui givre ces cassures de prâlines brunes, le ramenant au rythme de poussées plus vives vers les hérissements de jade autour de moi. Ils dansent, tombent, remontent avec de mutins caprices, une alacrité joueuse -facettés et mobiles de partout, tendant peut-être à des regards lointains, dans l'uniformité verdâtre de leur teinte, ces reflets versicolores dont on cherche le secret.

 

   La lumière étourdit de délice au sortir de la baignade. Elle glisse sur l'immense bord d'assiette à dessert où les couleurs du chocolat, de la crème glacée au caramel, à la noisette, à la vanille échelonnent et fondent leurs tranches jusqu'à un reste de glace à la fraise couronnée d'angélique dans les hauteurs des Rochelets. Je préfère digérer près du casino de l'Océan mes dégustations d'enfant gâté, la tête lourde à même le sable qui chauffe. Des volutes de brise s'écrasent sur mes côtes, roulent sur mon dos qui brûle. Ma paupière traversée d'écarlate flamboie sur des rêves de brute dans l'engourdissement qui a gagné mon corps repu... Je m'éveille à demi dans une volupté quiète qui s'étire tout le long de mon torse de reptile. Des paroles, assez loin de moi, tournoient dans les jeux de brise, rejoignent la rumeur ondulante, déchirée et obscure que font les voix humaines aux oreilles animales des dormeurs de plage. C'est l'heure ancienne qui approche, l'heure reconnue où tombent les ardeurs du jour avant les frissonnements du soir. Mon corps a retrouvé de lui-même, coudes pliés en avant, la juste obliquité sur la pente qu'il épouse. Mon regard rase le sable jusqu'au chiendent des dunes. Le soleil ne brûle plus dans la bonté de l'air. A mille lieues des devoirs de vacances astreignants et futiles, j'aurais donné la moitié de ma vie, jadis, à Saint-Brévin, pour l'abandon ineffable de cette heure qui commence.

 

   ANCENIS, août 1991

 

 

 

 

 

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Published by les carnets de Clément Dousset - dans écriture
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