Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 10:11

 

                                                    3-Les Rochelets

 

  Suzette avait aux Rochelets son carré de sable qu'elle gagnait la tête penchée, l'avant-bras sur le ventre, enfonçant avec une ténacité de fourmi ses pas courts dans la poudre lourde. Son sac à cordelette n'arrêtait même pas ses tressautements lorsque j'appelais : "on se met là, dis ! " Et déjà je rampais avec des torsions de lézard sur le sommier sans fin, fumeux de soleil, plus tendre et chaud que le velours, d'une pâleur de drap. Mais avec Suzette on ne se mettait point là mais ici, au bord de la dune, à un emplacement que je n'ai jamais d'ailleurs pu repérer et dont sans doute elle-même ne se souvient plus comme elle a oublié l'ombre choisie du cyprès sous lequel elle garait toujours sa deux-chevaux, le capot au soleil cependant pour la retrouver fraîche vers sept heures, quand l'ombre aura tourné.

 

   Pour joindre les Rochelets on prenait par la route de Saint-Brévin certes, mais on ne grimpait pas toute la côte de la Hunaudais au sommet de laquelle deux moulins veillaient comme des tours redoutables, on s'esquivait à gauche par une route traversière  qui coupait le Boivre et ses marais. Après avoir franchi prudemment la Route Bleue, on obliquait sous un tunnel de ramures où l'or pleuvait dans la pénombre. Il y avait un carrefour en étoile comme dans les forêts. Puis les allées s'éclairaient tout à coup, si étroites pourtant encore qu'un grêle rameau de tamaris venait parfois frotter  sur la vitre les confiseries framboisées de ses fleurs.

 

   Ma soeur aînée reprenait ma mère lorsque celle-ci s'inquiétait de savoir s'il n'y avait pas eu trop de vent sur la plage à Saint-Brévin - "Aux Rochelets, tu veux dire ! C'était très supportable. On n'a même pas eu besoin de se mettre dans les dunes." Entre les familles de l'Océan et les colonies de l'Ermitage, les Rochelets devenaient alors le pré carré de ces dactylos, comptables, institutrices des alentours qui avaient coiffé Sainte-Catherine et n'oubliaient jamais dans leur sac de plage en tissu neuf leur rouge à lèvres et leur MarieClaire. Ma soeur hélait Line Merceron, avait pris tout à l'heure pour passagère Marie-Andrée arrivée de Saint-Jean-de-Boiseau à l'heure du café, venait de faire un détour par Mindin pour accueillir au bac la cousine de Pornichet ; et, tandis que je creusais sagement un trou à largeur de paume derrière le dos des papoteuses, j'entendais critiquer ou vanter, avec des protestations aiguës, des acquiescements dubitatifs ou des hilarités complices, tel recoin des falaises du Redois, telle anse de Sainte-Marie où l'eau était claire mais froide et le sable trop gros, la plage du Cormier qui était in-fecte, où c'était bien le genre d'Odette Chiron d'aller -"t'as vu comme elle a maigri ! " - pour conclure souvent que les Rochelets, après tout, c'était pas si mal, au moins quand il y avait pas trop de vent comme aujourd'hui et que c'était pas la pleine saison.

 

   Les Rochelets, de la façon preste dont Suzette enlevait le mot en posant la dernière syllabe sur une note diésée avec un raffinement debussien, avaient fini par fondre leur minéralité étrange -il n'y a pas de rochers aux Rochelets- dans une eau féminine, aussi précieuse et délicate que le parfum dont ma soeur tamponnait ses joues. Elle chancelait dans les plis des dunes  en balançant une gerbe d'oyats, ces joncs aux panaches touffus, cueillait avec des exclamations de délice un mince bouquet d'oeillets maritimes, faisait remarquer avant d'ouvrir la portière de la deux-chevaux les ciselures fines du feuillage de mimosa qui passait un petit mur...

 

   On ne partait pas toujours aussitôt en remontant de la plage, on flânait en repérant les nouvelles villas jusque -les premières années- chez le marchand de sucettes, qui en vendait des faites maison, tortillées, patinées d'argent, un rien élastiques au début, puis réduites à une concrétion de mousse rêche et cassable dont je goûtais jusqu'au bout, autour du gros bâtonnet, la fonte acidulée. Puis vint, avec celui de ma petite soeur, le temps des glaces et même, deux ou trois dimanches par saison, celui des pêches Melba dégustées à la terrasse de la Duchesse Anne, non loin du casino de l'Océan. Et, comme la marche ne paraissait pas si longue à mes jambes pourtant fatiguées, comme les cafés, la boutique du confiseur, les bazars, le manège de Saint-Brévin l'Océan faisaient une façon de centre-ville auquel les alentours se rapportaient, que tout à l'heure en regardant vers le Pointeau Suzette avait dit : "c'est noir de monde à l'Océan" sans qu'on pût apercevoir entre nous et les toits du casino la moindre rupture de grève, Les Rochelets, dont ma soeur voulait faire un nom de ville, finissait parfois jusqu'à ne plus recouvrir qu'un pan de sable incliné ou même, les jours où le vent désolait toute la plage de Saint-Brévin, une aisselle de dune au fond de laquelle je creusais sous le talus, entre les racines de chiendent.

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by les carnets de Clément Dousset - dans écriture
commenter cet article

commentaires

Janice 06/04/2012 11:14


J'aime bien St Brévin. Mes enfants avant d'habiter à Mesquer, près de Guérande, ont vécu neuf ans à St Nazaire, juste face au pont. Alors, le jeudi et le dimanche, quand on allait chez eux, il
n'y avait qu'à passer le pont pour aller au marché de St Brévin; et puis flâner à St Brévin .... Pour se baigner, il fait moins froid côté St Brévin que côté St Nazaire ..  Et les plages
sont très belles; nous avions dégoté une petite plage, mais je ne sais plus où, je crois que c'est du côté de l'Hermitage. Tranquille; pas très grande, mais moins fréquentée, on y était bien ...
Vos récits me rappellent plein de souvenirs délicieux. Moins lointains que les vôtres, mais tt aussi agréables.


Bonne journée

les carnets de Clément Dousset 06/04/2012 12:35



Merci de votre commentaire. Comme je crois l'avoir écrit il y a continuité de grève de l'Ermitage aux Pins. Donc votre petite plage isolée doit se trouver à la Roussellerie, de l'autre côté de la
Pierre Attelée, une espèce de gand parc privé de dunes et de pinèdes. Bonne journée.



Présentation

  • : Le blog de les carnets de Clément Dousset
  • Le blog de les carnets de Clément Dousset
  • : des analyses politiques, des réflexion philosophiques sur la conscience, des commentaires littéraires, des textes originaux, des vidéos
  • Contact

Recherche

Liens