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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 07:06

                                              SAINT-BREVIN

                                                   (promenade)

 

                                                      1- L'Ermitage

 

   Autant Pornic vous a des allures de petite ville, montueuse, resserrée, incrustée toute entière sur le récif de son nom, autant Saint-Brévin semble se perdre dans une plage forestière dont la toponymie sauvage mime l'étirement : l'Ermitage, les Rochelets, Saint-Brévin l'Océan, Saint-Brévin-les-Pins... Promenez-vous sur la plage de l'Océan en décembre, voyez de la Pierre Attelée au Pointeau les rafales cingler la croupe des dunes poilues d'oyats et de chiendents sous des giclées de sable pâle, suivez au-dessus, comme la reptation d'un serpent immense l'ondoiement des frondaisons de pins confondues dans un déroulement de cuir écailleux : vous frémirez des tremblements d'un autre âge, vous vous croirez revenu au temps des dolmens et des menhirs dont les dépliants touristiques font état et que j'avoue, à ma grande confusion, n'avoir encore jamais repérés.

 

   Cet étirement de ville plage, mes souvenirs d'enfance le tendent à la cassure. J'y retrouve l'Ermitage isolé. Pour y aller de Saint-Père on ne montait pas la rue de Saint-Brévin, on descendait au contraire celle de Pornic, on tournait devant le grand calvaire du Prieuré pour s'engager sur la route droite de Saint-Michel, puis on bifurquait soudain sur une vicinale étroite et louvoyante, bordée de fourrés, de taillis, de cours de ferme et qu'on désignait par l'appellation accapareuse et bonhomme de route à nous. La route à nous, qui était de ces itinéraires confondus pour moi avec des liens de famille, menait aux cousins de l'Ermitage aussi sûrement que le bac de Mindin conduisait à la cousine de Pornichet. Après avoir sinué dans les premières pinèdes, la traction s'arrêtait au bord de la Route Bleue que le flot ronflant des voitures semblait rendre à tout jamais infranchissable. Mon père klaxonnait. Toute une tribu d'enfants qui jouait sur un lopin étroit, mal clos et à peine ombragé se mettait à nous faire des signes sur l'autre rive. Léontine sortait de la roulotte. Dix bonnes minutes plus tard, son grand Joseph de mari nous assurait avec un accent provençal qu'il y avait moins de passageu qu'hiereu et que c'était pas la Côteu d'Azur. Ma cousine du Midi avait épousé ce colosse auvergnat qui livrait encore le charbon près de Nice,serviable comme pas un, nous pêchant des pleins seaux de boucauds et de moules à la Roussellerie, n'oubliant jamais de revenir nous voir à la Painteucote  et de faire presque aussi rituellement à ma forte et languissante cousine une marmaille criaillante, barbouillée et morveuse, à l'accent de soleil. Il avait fallu bientôt pour elle construire un cabanon à forme de garage  et adjoindre encore à la roulotte une ou deux toiles de tente. Assis sur un pliant, les jambes en pattes de grenouille, embarrassé de ses longs bras, le grand Joseph -quand ses gosses se calmaient un peu, qu'on entendait moins le bruit des voitures, qu'un régiment de petits colons ne longeait pas la clôture de barbelés en hurlant un chant martial- le grand Joseph n'avait rien dans son long visage sérieux qui pût démentir sa candeur philosophe lorsqu'il prononçait méditativement : "Je me le sens le calmeu ici peuchère, c'est pas comme à Niceu !"

 

   Le havre du bon Joseph jouxtait le domaine de la Pierre Attelée, mais comme le car du Patronage qui nous y conduisait le mercredi y accédait par la route de Saint-Michel, il me mène à une région de mes souvenirs, rupestre et aventureuse, qui est aussi liée aux rochers de la Roussellerie qu'elle est loin des cousins de l'Ermitage. Un feu dans une grotte de la falaise, des explorations de blockhaus, des crêtes de dunes plantées de genêts et de chênes verts d'où l'on glissait en toboggan dans des écroulements de sable, de mystérieux jeux de traître qui vous faisaient des après-midis de Bayard ou de Machiavel avec embuscades, batailles de vies, cavalcades sous les pins et glorieuses estafilades de ronces, immenses bateaux de sable construits pour défier la vague maligne par les jours gris où l'on ne se baignait pas, relent des tasses amères, sueur délicieuse, encollement parfumé de sel, de résine et de sable sur le sang coagulé des griffures... Mes souvenirs tournoient très loin, jusqu'aux temps des vicaires à soutane où l'on partait pour l'Ermitage à l'arrière du camion bâché de chez Rouaud, où l'on chantait en s'époumonant sous le crachin qui gâtait ces juillets-là mais emperle ma nostalgie : "Va, va, ma petite Jeannette ! Va, va, le beau temps reviendra ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! "

 

 

 

 

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Published by les carnets de Clément Dousset - dans écriture
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