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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 15:38
Une niche pour la conscience ? Partie 1/2  : la conscience disparue

Le net, on l'a dit, est devenu l'agora de notre époque. La presse papier, les médias audio-visuels n'apparaissent plus comme le lieu de véritables débats. Les pensées réellement contestaires d'extrême-droite ou d'extrême gauche sont confinées à des feuilles de chou, à des radios confidentielles, à des chaînes de télévision disponibles uniquement sur ordinateur.

Vide du débat métaphysique sur le net

C'est là justement que la politique au sens premier du terme – art et pratique du gouvernement des sociétés humaines- devient l'objet de discussions véritables et sous tous ses aspects : économiques, socio-économiques, géo-politiques, civilisationnels, socio-religieux. On peut même parler d'omniprésence du politique dans le débat et, si la philosophie et la morales sont abordées, ce n'est qu'en relation avec l'actualité, les comportements de certains groupes, les conflits intérieurs ou internationaux, bref en relation toujours avec la politique. Les questions proprement métaphysiques qui alimentaient naguère de grandes controverses et qui ont quasiment disparu des médias, sinon de temps à autre dans des articles à sensation, ne sont certes pas absentes sur la toile mais confinées à quelques sites, abordées dans quelques forums quasi déserts. La place existe toujours pour l'ésotérisme, le spiritisme, les spéculations sur l'après-vie qui serait aperçue dans les expériences de mort imminente, les développements sur les OVNI, la défense et l'illustration des médecines alternatives mais les débats sur l'existence de Dieu, la grande controverse sur l'évolution qui opposait aux deux extrêmes les partisans d'un dessein intelligent à ceux d'un darwinisme pur et dur semblent avoir fait long feu.

Globalement on pourrait dire que, si la politique envahit le champ du débat, tout ce qui de près ou de loin paraît pouvoir être tranché par la science s'en retire. C'est que justement le débat politique s'est démocratisé, que chacun estime avoir une pensée politique à préciser et une argumentation pour la défendre alors que la science intimide de plus en plus. Les objets auxquels elle touche ne semblent pouvoir s'appréhender qu'au travers de mathématiques abstruses, de savoirs encyclopédiques, de concepts qui échappent aux intelligences communes.

On ne fait pas deuil égal de tous les abandons. Il est des domaines exotiques dans l'extrêmement petit ou l'immensément grand que notre esprit se console vite de devoir déserter. Il en est un autre qui touche à son intimité même et qu'on n'a pas envie de livrer sans combat à la science, c'est celui précisément de la conscience.

La science veut s'accaparer la réflexion sur la conscience

Or la science, sans ouvertement le dire, prétend bel et bien s'emparer de ce domaine-là. Au XX° siècle est apparue une discipline qui se veut une étude scientifique de l'esprit : le cognitivisme. Sans doute ne doit-on pas confondre l'esprit avec la conscience. La conscience est une réalité humaine individuelle liée à l'existence même d'une personne, à la racine actuelle et vivante de sa subjectivité. L'esprit renvoie à la connaissance, à la pensée, au langage, apparaît autant dans la communication que dans l'activité solitaire de l'intellect. Le cognitivisme se présente lui-même comme plus proprement une science de la pensée, du raisonnement, de la "production de connaissances" que de la conscience dans son intégralité et son intégrité, incluant la totalité des phénomènes affectifs et des activités intellectuelles.

Cependant l'ambition limitée du cognitivisme ne doit pas faire illusion. Le cognitivisme prétend faire un pas considérable dans la connaissance de la vie mentale que le behaviorisme ou "comportementalisme" avait pour ainsi dire niée. Pour les comportementalistes, l'étude psychologique se résume à observer et analyser les comportements des individus en fonction de leurs besoins, de leurs instincts et des sollicitations du milieu où ils se trouvent. Pour eux la vie mentale n'est qu'un épiphénomène. Les cognitivistes ne méconnaissent pas l'existence et l'importance de cette vie mentale, son aspect irréductible par rapport à la réalité extérieure mais prétendent faire un objet de science des réalités -les représentations, les symboles- qui la constituent. Et le rôle que joueraient ces représentations (leur fonction), la façon dont elles se transformeraient les unes dans les autres (ce qu'elles font dans la pensée, le raisonnement qui aboutit à la connaissance) s'effectuerait selon une "syntaxe inconsciente" qui suivrait des règles dérivées de l'informatique. Ainsi l'activité de notre cerveau serait-elle tout à fait comparable à celle d'un ordinateur. Le philosophe Pierre Steiner écrit dans une "Introduction au cognitivisme" :"un système cognitif est donc surtout une entité qui peut transformer des états informationnels d'entrée en d'autres états et ce, quelle que soit sa composition matérielle. L'architecture du système, assimilable au programme informatique (software) est donc indépendante de son matériel (hardware). Bref, pour être qualifié de "système de pensée", il n'est pas nécessaire d'avoir un cerveau".

Ainsi on pourrait dire que le cognitivisme, à la différence du comportementalisme, reconnaît l'existence d'un domaine où la conscience pourrait avoir réalité, celui des représentations inhérentes à la vie mentale, mais établit en même temps que ce domaine n'est pas lié à l'existence d'une vie humaine (ou animale) individuelle et pourrait aussi bien exister dans un objet artificiel comme un ordinateur.

Le connexionnisme, après le cognitivisme, nie ce qui fait la spécificité de la conscience.

A la différence du cognitivisme, le connexionnisme prétend bien partir du cerveau, de l'existence des neurones organisés en réseaux et reliés par des connexions par lesquelles l'information, matérialisée par des potentiels d'action circulant dans les axones, peut être réorientée, inhibée ou renforcée. Mais, s'il revient au support naturel de la conscience, le connexionnisme en reste au modèle d'explication computationnaliste du cognitivisme. La connaissance que produirait le cerveau serait le fruit d'une fonction algorithmique réalisée par l'activité des réseaux de neurones. Et la conscience émergerait comme par miracle de cette activité dans l'espace cérébral alors qu'elle n'émergerait pas de l'activité pourtant totalement similaire dans la boîte d'un ordinateur. En fait, de manière encore plus flagrante que le cognitivisme qui vise à étudier la pensée humaine dans toute sa complexité sémantique et qui s'éloigne ainsi de la matérialité des processus physico-chimiques, le connexionnisme se révèle incapable de laisser une place à la conscience qu'il prétend approcher dans ses manifestations les plus primitives, les plus simples, les plus directes. Et cela, du fait même de son présupposé.

Le présupposé connexionniste reprend celui du naturalisme. Pour lui, la seule chose qui existe ultimement c'est la matière (ou l'énergie) ; tous les phénomènes qui peuvent exister (propriétés, états, événements, processus, relations) doivent donc ultimement se ramener à des phénomènes explicables par la physique contemporaine. Or la physique contemporaine n'explique pas le passage des corrélats observables d'une sensation dans l'activité des réseaux de neurones à la perception de cette sensation elle-même. On peut plus ou moins nettement repérer des corrélats d'un ressenti douloureux. On peut même établir l'algorithme qui va produire ce qu'on appelle le message nociceptif. Mais la comparaison de ce qui existe dans l'esprit du patient entre le moment où le message nociceptif n'est pas émis et le moment où le message est émis n'implique pas la production d'une réalité physico-chimique nouvelle. Ce qui veut dire que, matériellement, la douleur n'existe pas. Or, si on rejette totalement le dualisme,si on n'admet pas qu'il existe une autre substance que la substance matérielle et si on décrète en même temps que la science cognitiviste, connexionniste ou plus simplement neurophysiologiste décrit parfaitement le réel, alors on doit dire que la douleur n'existe pas. Et l'on doit dire également bien sûr que le plaisir n'existe pas, que les sons n'existent pas, que les odeurs n'existent pas, que les couleurs n'existent pas...

Et comment la conscience pourrait-elle exister sans les sensations qui lui servent de base et de support ? Ce n'est d'ailleurs pas seulement la réalité des sensations que nie le matérialisme de la science actuelle c'est la réalité du désir, de l'effort, de la volonté, de la liberté bien sûr et, par là, de la responsabilité humaine. Sans sensations, sans émotions, sans désir, sans volonté, la conscience n'est plus qu'un vague fantôme en sortant des laboratoires où les neurobiologistes prétendent en faire leur objet d'étude. Accrochés au dogme du matérialisme moniste, les connexionnistes ne laissent pas à la conscience le moindre espace où elle puisse réellement trouver une niche. La notion nouvelle d' "Espace de travail conscient", popularisée par le professeur Changeux, ne fait rien à l'affaire. Cet espace de travail n'est rien d'autre qu'un plus grand lieu d'échanges de potentiels d'action activés en corrélation avec un état de conscience déterminé. Il infère le passage de l'inconscient au conscient d'une multiplications de foyers d'activité cérébraux et des signaux échangés entre ces foyers et, en même temps, , il refuse à tout point de l'espace cérébral de jouer un rôle décisif dans l'apparition d'un contenu conscient. Comme il ne sort pas en même temps du présupposé matérialiste, qu'il refuse d'admettre la transformation d'une substance matérielle en une substance purement psychique, il en est réduit à parler d'"émergence de la conscience" comme d'une synthèse miraculeuse effectuée hors de tout espace et sans cause déterminable. Comment ne pas considérer que pour les tenants de l"Espace de travail conscient" comme pour les autres neurobiologistes, la conscience n'est rien d'autre qu'un épiphénomène ?

La "conscience" est "disparue", avertissais-je en titre de cet article. On me dira que c'est une alerte de bonimenteur. Que ce n'est pas parce que la "communauté scientifique", un des avatars de la "commmunauté internationale" nie par dogmatisme la spécificité et donc la réalité de la conscience dans le champ des existants naturels que la conscience, notre conscience se trouve mise en cause, perd réellement de sa valeur, valeur que nous pouvons toujours considérer comme incommensurable. Mais il est vrai aussi que les scientifiques ne vivent pas hors de la cité. Que les considérations théoriques en science fondamentale ne sont pas sans conséquence sur les évolutions techniques qui envahissent tout le champ de l'activité et de l'existence humaines. Que les scientifiques font partie des comités d'éthique, qu'ils y ont une place de plus en plus prépondérante, que certains même voudraient en chasser ceux qui se réclament de valeurs religieuses et à qui on peut certes faire bien des reproches mais pas celui de négliger la valeur de la conscience humaine. Que les notions de cyber-cerveau et d'automate intelligent qui trouvent appui sur les développements du cognitivisme se concrétisent de plus en plus dans les sociétés occidentales les plus développées, en particulier aux Etats-Unis, et font craindre une altération progressive de la notion de conscience humaine. Que dans l'adage :"science sans conscience n'est que ruine de l'âme", le mot conscience s'allie bien au mot âme pour s'opposer à une science destructrice.

La sauvegarde de la conscience passe par une certaine forme de dualisme

Il serait bien sûr ridicule et vain de contester à la science le droit d'essayer de connaître le moyen par lequel le cerveau de l'homo sapiens sapiens accède à la connaissance de son environnement et à celle, précisément, de la réalité de sa propre conscience. Mais je pense pouvoir et devoir contester une attitude dogmatique qui confinerait à l'impérialisme intellectuel. Ce dogmatisme consisterait à vouloir s'écarter a priori et définitivement du dualisme cartésien qui admettait l'existence d'une autre substance à côté de la substance matérielle. Il ne s'agit pas de prêter à cette substance des propriétés miraculeuses, il ne s'agit même pas de la séparer spatialement de la matière et de penser qu'elle pourrait advenir hors de son existence. Il s'agit seulement d'admettre qu'il puisse exister dans les êtres vivants pourvus de neurones un système matériel d'une configuration encore inconnue et qui serait seul apte à faire apparaître à l'état d'affects premiers cette substance psychique hors de laquelle la conscience ne peut avoir réalité.

Comment, à partir de ce postulat, pourrait se confectionner la diversité des sensations, c'est ce qu'il me reste à montrer. La conception que j'appelle "moduliste" présente un quadruple dessein: reconnaître une niche sûre où la conscience puisse exister avec sa spécificité propre, constituer un système alternatif au connexionnisme là où ce dernier se présente comme un moyen d'expliquer la conscience, pouvoir s'appuyer sur les résultats de certaines expériences déjà faites pour recevoir un début de validation, baliser des pistes de recherche permettant de poursuivre cette validation-là. Sauver la conscience sans renoncer à la science, voilà mon très (trop ?) ambitieux projet.

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Published by les carnets de Clément Dousset
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